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ANNUS ALBARUTHENICUS/ÃÎÄ ÁÅËÀÐÓÑʲ N* 2 / 2001 ã.

LA CHASSE AUX CLASSIQUES
Des notes marginales aux traductions de Baudelaire, Mallarmé, Yeats

Andrey Khadanovitch

Quand ce texte était en train d’être écrit, l’auteur ressentait une grande tentation de l’intituler „Splendeurs et Misères de la traduction bélarussienne”. L’allusion aux „Splendeurs et Misères des courtisanes” de Balzac lui paraissait juste car, en effet, le métier de traducteur a beaucoup de commun avec la plus ancienne des professions du monde. Premièrement, beaucoup de traductions sont faites à la commande, et souvent, un traducteur est obligé d’accepter des auteurs qu’il n’aime pas vraiment. C’est que l’éthique de la profession et la conjoncture du marché ne lui laissent pas de choix. (Ceci est surtout juste quand il s’agit d’une jeune littérature oů l’école de traduction n’est pas très forte et oů ceux qui pratiquent ce métier honorable ne sont pas nombreux: le risque existe que si tu ne le fais pas, ce ne sera fait par personne.) Toutefois, si on prétend à un travail de qualité, on doit s’abandonner complètement au texte original, le laisser pénétrer en soi, se rendre très familier, très intime avec lui et, si vous voulez, se faire l’aimer. Une personne cynique l’apellerait une „simulation d’amour”, mais plus cette simulation est efficace, plus cela témoigne du professionnalisme. L’honoraire convoité rend la situation du traducteur d’autant plus équivoque.

Deuxièmement, même quand on travaille „par amour”, on court presque toujours le risque de devenir un amant infidèle: traduttore – traditore, remarquent raisonnablement les Italiens, le traducteur est un traître. L’aphorisme traditionnel constatant qu’une traduction est pareille à une femme – quand elle est belle, elle est infidèle, et quand elle est fidèle, elle n’est pas belle – aurait dű être inventé par les traducteurs eux-même, voulant interpréter leur conduite honteuse sous forme d’une traduction personnalisée. Nous acceptons volontiers que la pensée formulée de cette façon est plutôt coquette qu’humiliante, et cependant, le fameux traître, ce n’est pas – ce n’a jamais été et ce ne sera pas – une traduction abstraite, mais un traducteur en chair et en os, toi en personne.

Troisièmement, c’est un métier presque toujours ingrat. C’est tout comme au sexe: quand c’est réussi, on considère que tout a été prédéterminé par le seul génie de l’auteur original et le traducteur n’a fait que de ne rien abîmer, mais si c’est pire qu’on s’y est attendu et que le texte ne plaît pas pour une raison ou autre, c’est le traducteur qui sera coupable de tout. Par ailleurs, le consommateur des belles lettres s’adresse à la production traduite pour y chercher de nouveaux sentiments – voulant „changer”, se reposer un peu de son devoir conjugal devant la littérature nationale. Mais quand il s’y aventure, il ne se doute même pas de la force de son habitude à la sienne, celle qu’il a connue à l’école et qu’il a sucée „avec le lait maternel”, celle avec laquelle il a vécu de longues années. Et souvent, ce qui est en son principe différent, le rebute consciemment ou inconsciemment; la liaison „hors mariage” avec la culture étrangère via la traduction n’a pas lieu et le lecteur reste instinctivement un „mari fidèle”, désenchanté par un „adultère” raté.

La dernière remarque contient plus de triste vérité que d’humour. Chaque tradition littéraire nationale a son système de valeurs éthiques et esthétiques. Et quand une culture étrangère tente de lever la main à la moindre de ces valeurs, l’indignation d’un lecteur ordinaire (et parfois même d’un lecteur cultivé) ne connaît pas de limites. Moi-même, j’ai entendu les gens réputés parmi les premiers intellectuels bélarussiens, accuser, des fois avec irritation, des fois avec tristesse, les „poètes damnés” français: Baudelaire manque d’affirmatif vital, disaient-ils, et Mallarmé, lui, est étranger au peuple, quant à l’orientation sexuelle de Verlaine et de Rimbaud, ça laisse vraiment à désirer.

Mais tout cela est la faute des traducteurs! On les a instruit pour notre malheur, et eux, ils se sont imprégnés du jus toxique d’une civilisation qui nous est étrangère, et maintenant ils veulent en empoisonner les autres, ils dépravent les goűts des jeunes gens, ils cultivent une bohème qui lit Henry Miller au lieu d’Ivan Chamiakine! Mais qu’est-ce qu’il peut apprendre de bien, ce Miller?

Stéphane Mallarmé a un poème en prose (Plainte d’automne) qui est écrit sous une influance évidente de Baudelaire et qui reflète, comme dans un miroir, la polémique littéraire qui était menée à l’époque, à propos de l’utilité et l’inutilité, la moralité ou l’amoralité de l’art. L’auteur professe la théorie d’un „art pur” ce qui est exprimé d’une façon bien nette dans ce texte. Citons la partie finale du poème: „…Àæíî öiõà é æóðáîòíà ïàä àêíîì ìàiì çàïÿÿëà êàòðûíêà. ßíà ãðàëà ¢ âÿëiêiõ òàïîëåâûõ ïðûñàäàõ, äçå ëiñüöå ìíå íàâàò óâåñíó çäàåööà ïàíóðûì, ç òàãî ÷àñó ÿê ïîñòàöü Ìàðûi ïðàïëûëà òàì ³çü ñüâå÷êàìi –ó àïîøí³ ðàç. ²íñòðóìýíò äëÿ çàñìó÷àíàãà. Òàê, íàïðà¢äó, áî ôàðòýïiÿíà iñêðûööà, ñêðûïêà äàðûöü íàäñàäæàíûì íàøûì ïà÷óöüöÿì ñüâÿòëî é òîëüêi ãîëàñ êàòðûíêi íÿñå áåçíàäçåéíûÿ ìðîi ¢ ñóòîíüíå ìàiõ óñïàìiíà¢. ßå ìàðìûòàíüíå, âÿñ¸ëû i çüáiòû ìàòû¢, ñòðóìåíü ÷ûñòàå ðàäàñüöi ¢ ñýðöû ïðûìåñüöÿ¢, ñòàðûçíà é òàíäýò – ñêóëü æà ãýòàå ïåñüí³ ñòàå, êàá âÿðýäçiöü äóøó, ïðûìóøàþ÷û ïëàêàöü, ÿê íàä ðàìàíòû÷íàé áàëÿäàé. Ñìàêóþ÷û ñüïå¢, ÿ íÿ êiíó¢ íà äâîð àíi ñó, êàá íÿ çüíiø÷ûöü ÷àðî¢íàñüö³, óãëåäç墸û, øòî êàòðûíêà ïÿå íå ñàìà”.

Un poème si anodin, mais qui n’a pas beaucoup de chances pour plaire à un amateur bélarussien de la poésie. Le refus démonstratif de payer l’aumône, provoqué par le désir du héros lyrique de prolonger son plaisir esthétique au dépens de ses obligations éthiques (il craint d’interrompre la mélodie), fait tout de suite dresser l’oreille à mon compatriote. Selon les canons en vigueur chez nous, la littérature devait toujours donner un exemple moral positif ou bien mettre à nu un exemple négatif – mais là, on ne voit point qu’une conduite aussi fâcheuse soit blâmée. Même ceux qui n’ont donné l’aumône jamais de leur vie, en seront indignés! Tu n’as pas donné, eh bien, tais-toi, ne parle à personne de ton péché et surtout que Dieu te garde d’en faire le sujet de ton śuvre!

Citons encore un exemple, un autre vers du même Mallarmé (L’Azur) qui, lui aussi, peut déconcerter le lecteur bélarussien par une attitude ambigu¸ envers son idéal. Cet idéal est incarné, d’une manière absolument complète, en une image de l’azur, du bleu céleste. Et cependant, le héros lyrique ressent vivement son éloignement de cet idéal comme si c’était une sorte de malédiction. Une beauté parfaite des cieux devient une vraie obsession pour le héros lyrique, trop imparfait pour pouvoir toucher à cette beauté éternelle et trop fin pour ne pas la voir. D’oů ses tentatives de jeter l’azur, la lumière du soleil et toute la beauté de la nature bas de leur piédestal:

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?

Brouillards, montez! Versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Qui noiera le marais livide des automnes
Et betissez un grand plafond silencieux!

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Eteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunetre à l’horizon!

Ces intentions ne sauraient pas étonner un lecteur qui connaît l’śuvre de Huysmans ou de Wilde, mais pour un habitué à la littérature classique bélarussienne, la tentetive de contester la valeur de la beauté naturelle paraîtrait au moins inconvenable. L’interprétation adéquate de l’emphase que Mallarmé met dans les strophes citées ci-dessus, surtout là oů il s’agit de la lanterne jaune, le soleil, est empêchée par une association qui apparaît régulièrement dans la tête du lecteur bélarussien qui n’a pas été „corrompu” par la littérature étrangère – celle avec la fable de Kandrat Krapiva „La Chouette, l’Âne et le Soleil” et sa moralité assez simple: „Pour cacher le soleil, l’âne a de petites oreilles”. Et tout traducteur – quoiqu’il soit épris de la poésie de Mallarmé et qu’il brűle du noble désir de la faire entrer dans la culture de son pays natal – est obligé de prendre en considération que l’inertie de la tradition nationale représentera un grand obstacle sur la voie de l’auteur français vers les cśurs des amateurs bélarussiens de la poésie.

En général, la poésie de Mallarmé représente un problème très difficile pour son traducteur. Chaque ouvrage original du poète exige, aux lecteurs français, des efforts intellectuels extrêmes – une tension obligatoire de tous les muscles d’esprit et une intuition. De son vivant, il ne fut compris que par de très rares contemporains. Du fait, une traduction bélarussienne de Mallarmé qui serait comprise adéquatement par à peu près le même nombre de lecteurs „parfaits” devrait être considérée comme réussie. Posons-nous la question: comment pourrait-on y parvenir? Pour le lecteur français, l’obscurité de Mallarmé résulte de la fragilité des liaisons sémantiques entre les mots, de la substitution d’une phrase à organisation logique par une association libre, de l’arbitraire et de la subjectivité des associations d’auteur. Avant de traduire Mallarmé dans une langue étrangère, il faudrait le traduire en français, plaisantait Jules Renard. Le même degré d’hermétisme dans la version bélarussienne des vers de Mallarmé peut être atteint d’une autre façon. Notre situation linguistique exige au traducteur de non seulement traduire, mais aussi de prendre soin de la culture de la langue bélarussienne. Du fait, le traducteur aspire-t-il non seulement à trouver un équivalent parfait de traduction, mais aussi à exprimer son originalité linguistique. Dans le cas de Mallarmé, le purisme liguistique peut devenir une pierre angulaire de la stratégie de traduction. Il y a d’énormes couches de lexique qui n’ont pas été admises aux dictionnares soviétiques du bélarussien. Ces couches peuvent être retrouvées chez Lastouski, Stankievitch, chez Baďkou et Niekrachevitch dont le dictionnaire russe-bélarussien n’a pas été réédité depuis 1928. On pourrait puiser à ces sources à pleines mains pour que chaque ligne poétique, chaque phrase cache un jeu d’esprit lexique ou syntaxique pour un lecteur moyen. Vous vous êtes heurté contre un mot – consultez donc les dictionnaires. En voilà des efforts intellectuels obligatoires et en voilà une occasion d’enrichir considérablement son vocabulaire. La majorité des lecteurs aura naturellement la paresse de consulter les dictionnares, ce qui diminuera tout simplement le nombre d’admirateurs potentiels de Mallarmé. Dans ce cas, le traducteur pourra être consolé par le fait qu’il a réussi à faire une traduction équivalente, d’après son hermétisme, au texte original. Citons, en titre d’exemple, la traduction du vers „Don du Poëme”:

Òàáå íÿñó äç³öÿ ýäîìñêàé íî÷íàé çìîðû!
Êðûâàâàêðûëàå, çãóá³¢øû ñâàå ï¸ðû,
Ïðàç ïî¢íû âîäàðó ³ çîëàòà êðûøòàëü,
Ïðàç øûëüí³ê øýðàí³ (íà øûá³íàõ, íà æàëü!)
Ñüâ³òàíüíå ¢ ïàðàñ³ ëÿìïàäíàãà êàäæýíüíÿ,
Î ïàëüìû! ïàäàå íà ãýòà ñïàðàäæýíüíå;
Ðîò áàöüêࢠêðûâ³ööà ã³ìîðàì³ àã³ä,
² çàõëûíàåööà ñàìîòàþ áëàê³ò.
À òû, êóíåæí³öà, äà÷êó íà ¢ëîíê³ ïóñüö³ø,
², áëàñëà¢ëÿþ÷û íàðîäæàíóþ âóñüö³ø,
Òâîé ãîëàñ çàãó÷ûöü, ñàëîäê³ ÷àðàäçåé…
ѳá³ëàâàé ðóêîé ö³ âûö³ñüíåø ç ãðóäçåé
Õîöü êðîïëþ áåë³í³, òàêîé äà¢ãà÷àêàíàé
Äëÿ âóñíà¢, øòî æûë³ ¢ ñ³íå÷û áåççàãàííàé?1

Un problème difficile se pose devant le traducteur quand l’ouvrage renvoie le lecteur à un autre texte qui est écrit parfois à une autre époque et en une autre langue. Ces liaisons intertextuelles peuvent échapper facilement à l’attention du traducteur et seront donc perdues dans sa traduction. Et même s’il les avait remarquées, il ne trouverait pas toujours une solution pour les conserver avec les moyens de sa langue et de sa culture. Ainsi, par exemple, dans la première partie de son poème Hugh Selwyn Mauberley, Ezra Pound utilise la première ligne du Testament de Villon, presque sans l’avoir changée. Chez Villon: En l’an de mon trentiesme aage. Chez Pound: L’an trentuniesme de son aege. Le traducteur avait un grand désir de conserver la présence de Villon dans le texte bélarussien, et même plus – la faire visible non seulement aux srécialistes en Villon, mais à tous les lecteurs éclairés. Quelle est l’image avec laquelle les amateurs des belles lettres associent ce poète français? Mais certainement, c’est l’image de la neige d’antan dans sa fameuse Ballade des dames du temps jadis. Le traducteur a voulu conservé l’ironie de Pound car les trente et un ans de son héros lyrique ne lui ont apporté ni l’attention de la part de Melpomène, ni une couronne delphique sur le front. Or, le traducteur a dű hasarder quelque chose de „sa propre invention” en mélangeant Villon avec Horace et la tournure bélarussienne ñüìåõ äûé ãîäçå (c’est à rire) qu’il a tournée en jeu de mots entre ñüìåõ – ñüíåã (rire – neige):

ßãî òàñòàìýíò – òðûâàëåéøû çà ìåäçü
íàêîíàäí³ òðûööàö³ãîäçüäçÿ
ï³³òà – çà ãîä ïàñüïå¢ ñïàðàõíåöü,
ÿê ëåòàøí³ ñüíåã äûé ãîäçå.

Le problème des liaisons intertextuelles prend un aspect encore plus intéressant quand il s’agit de traduire un texte qui a été utilisé par un autre auteur, ce qui a fait que maintenant, dans la littérature mondiale, on n’a pas seulement l’ouvrage de l’écrivain X mais aussi l’allusion à ce X dans l’ouvrage de l’écrivan Y. La tâche de traducteur paraît d’autant plus intéressant quand l’ouvrage de Y, contenant une telle allusion, a été traduit en sa langue avant le texte de X qu’il a à traduire. Il faut donc non seulement traduire le premier auteur, mais aussi faire de façon que les lecteurs comprennent sa liaison avec le deuxième. Le paradoxe est que ce qui a précédé dans l’histoire de littérature doit être „adapté” à ce qui l’a suivi. On peut l’illustrer sur l’exemple de l’śuvre bien connue de Baudelaire qui ouvre son livre de Petits Poèmes en prose, le Spleen de Paris:

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?

– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

– Tes amis?

– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

– Ta patrie?

– J’ignore sous quelle latitude elle est située.

– La beauté?

– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

– L’or?

– Je le hais comme vous haïssez Dieu.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?

– J’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!

Le problème de traducteur y consiste en ce que le titre du poème – L’étranger – a été utilisé par le classique du XXe siècle Albert Camus qui a donné ce nom à son récit. Le récit est devenu plus connu que l’ouvrage de Baudelaire, et rien moins que chacun des lecteurs de Camus est conscient de ce qu’une allusion à Baudelaire y est présante. Ceci crée le danger que, traduits en une langue ou autre, ces deux ouvrages peuvent perdre l’identité de leur noms. (C’est, par exemple, le cas de la littérature russe oů le récit de Camus a été tréduit comme Ïîñòîðîííèé (tierce personne ou personne en dehors de) tandis que les traductions du poème de Baudelaire portent les titres de ×óæåñòðàíåö (allochtone, personne venue d’un autre pays) et ×óćàê (inconnu, différent, qui n’est pas des nôtres.) Quant à la traduction en bélarussien, ce problème ne peut être résolu que de façon suivante. Le récit de Camus est déjà adapté par la culture bélarussienne et a son nom bélarussien – ×óæàí³öà (différent de par son âme, son esprit). D’oů vient la nécessité de „concilier” l’ouvrage chronologiquement plus ancien avec celui qui a été écrit plus récemment. Le traducteur du récit camusien Zmicer Kolas ne laisse pas d’alternative – le poème de Baudelaire est obligé d’avoir le nom bélarussien ×óæàí³öà.

Le même problème surgit lors de la traduction du vers de William Butler Yeats Who with Fergus? („Qui avec Fergus?”). C’est que trois lignes de ce vers ont été utilisées par J. Joyce dans son Ulysse. Le traducteur de Joyce Jan Maksimiuk les a naturellement traduites:

Ðàñõìàð ÷àëî, íÿ äóìàé äóì,
×àìó òàê ãîðê³ ñýðöà æàð,
Âîñü Ôýðãóñ ãîí³öü ñâîé ðûäâàí...2

La traduction de ces lignes par Maksimiuk est devenue bien connue. Aussi le traducteur de Yeats devait-il faire son possible pour que l’extrait du vers ci-dessus soit reconnaissable pour ceux qui ont eu l’occasion de lire la traduction d’Ulysse par Maksimiuk. Et peut-être le seul moyen de garder la continuité de la tradition littéraire était celui d’inclure tout simplement les trois lignes maksimiukiennes dans la traduction du vers „Qui avec Fergus?”:

Õòî ç Ôýðãóñàì – ³ íà¢ãàë¸ï
Ïðàçü öåí³ ëåñó ¢ñ¸ õóò÷ýé,
² ¢ ñêîê³ ëÿ ñàìîé âàäû?
Þíàê, íàâîøòà õìóðûø ëîá?
Äçÿ¢÷ûíà, íå õàâàé âà÷ýé,
Çàáóäçü ïðà ñòðàõ³ íàçà¢æäû!
Ðàñõìàð ÷àëî, íÿ äóìàé äóì,
×àìó òàê ãîðê³ ñýðöà æàð,
Âîñü Ôýðãóñ ãîí³öü ñâîé ðûäâàí...
¨í, öåíÿ¢ ëåñó âàëàäàð,
ßäíàå àê³ÿíñê³ øóì
² çîð âàíäðî¢íûõ àê³ÿí.3

La traduction littéraire, et surtout la traduction d’un chef-d’śuvre, a une propriété bien triste. En traduisant une śuvre originale dans une autre langue, il est pratiquement impossible de conserver tous ses traits précieux et toutes ses particularités. Stanislaw Barantchak, dans son Manifeste de traducteur, a ainsi caractérisé l’état de celui qui traduit: „Nous sommes témoins d’un dilemme classique de traducteur: quels que soient ses efforts, quels que soient les équivalants et les substitutions qu’il trouve, il ne pourra pas tout conserver – il aura toujours quelque chose à se refuser. Mais quoi? C’est une décision principale, stratégique, qui, une fois prise, devient le fondement de la tactique interprétative de la traduction”. Le traducteur peut être comparé à un bridgeur expérimenté. En appréciant la répartition des cartes, c’est-à-dire, en lisant le texte original et en considérant ses possibilités littéraires, il doit déterminer d’avance le nombre de „ses” levées, ou ce qui lui appartient de plein droit. Ne pas le prendre serait une faute impardonnable. Outre cela, à l’étape de l’analyse préliminaire, il pourra voir déjà quels sont les plis qui ne lui appartiennent certainement pas – et accepter cette perte. (C’est notamment cette habileté de dire, sans trop de douleur, adieu à ces plis qui distingue un traducteur plus ou moins expérimenté d’un néophyte, qui brűle de traduire tout et qui, finalement, n’arrive pas à conserver même ce qui était traduisible.) Par ailleurs, il y a toujours quelques levées à destin indéterminé qui feront l’objet du combat ultérieur.

Mais si les cartes ont une hiérarchie régulière que tout le monde comprend, le traducteur, lui, doit déterminer la gradation des valeurs de ses cartes et de ses couleurs à sa propre guise. Le choix heureux influe beaucoup sur la qualité de la traduction future. Il ne peut pas y avoir de règles universelles, chaque cas particuliers dicte sa propre stratégie et sa propre tactique. Il importe surtout de déterminer le niveau d’organisation poétique du texte qui porte la plus grande charge sémantique et esthétique par rapport aux autres (et qui est spécifique dans chaque cas particulier). Ce niveau est habituellement appelé „la dominante sémantique d’une śuvre”. C’est juste ce qui doit être décelé et traduit à tout prix. Si ce n’est pas retenu, la traduction pourra à peine avoir la valeur requise.

Plusieurs śuvres de Baudelaire ont une dominante sémantique qui est plutôt cachée qu’évidente. Elle constitue le fondement de sa „rhétorique profonde”, de sa communication poétique par le biais des suggestions.

Dans son vers La Chevelure, par exemple, le héros lyrique cherche de trouver, au cours de toute l’śuvre, de fines comparaisons pour décrire les boucles de la héroďne. Le vers comprend sept strophes dont presque chacune – sept fois au total – mentionne les cheveux d’une manière ou d’une autre. Le poète ne se répète pas une seule fois, il trouve toujours un mot différant. Sans qu’une série analogue de mots ayant le sens commun de „cheveux” ne soit reconstituée, la traduction bélarussienne de l’śuvre ne serait pas possible. Nous avons proposé la série suivante: „Î ë¸êàíࢠêàñêàä... Î ïåêíàãà ðóíà íàé÷àðà¢íåéøû ïàõ... ¡ òâà³õ äóõìÿíûõ âàëàñàõ... Ïðûâàáë³âûÿ êîñû... Êóäçåðû... Î ïàñìû, âû øàö¸ð áëàê³òíàãà ñóòîíüíÿ... Ëåäçü ïóõê³õ ïàâ³òêࢠêðàíóë³ñÿ äàëîí³...”.

La dominante du vers Révérsibilité dont le titre a été assez librement traduit en bélarussien comme Çáàâåíí³öà (la libératrice) est représentée par la répétition et l’opposition. Les ligne qui commencent et qui terminent chaque strophe, ont une structure analogue. Elles répète toujours les même mots, et il n’y en a que deux qui changent chaque fois. Outre cela, la première demi-ligne comprend, à chaque reprise, une image claire „angélique”, à laquelle est opposée, après la césure, une image morose de douleurs physiques ou morales: Ange plein de gaîté, connaissez-vous l’angoisse?.. Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?.. Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres?.. Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?.. L’impression est renforcée par la rime intérieure, plusieurs mots précédant la césure se riment entre eux: gaîté – bonté – santé – beauté. Nous avons pu conserver les répétitions avec les antithèses et compenser la perte des rimes intérieures par des anaphores: „Ìîé âåòðàíû àí¸ë, ö³ çüâåäàëà òû âóñüö³ø?.. Ìîé âåòë³âû àí¸ë, ö³ çüâåäàëà òû çëîñüö³?.. Ìîé âåë³÷íû àí¸ë, ö³ çüâåäàëà òû çìîðû?.. Ìîé çâàáë³âû àí¸ë, ö³ çüâåäàëà òû çìîðø÷àê?..”

La tâche de conserver la dominante sémantique ne veut point dire que tous les autres niveaux d’organisation du texte original peuvent être ignorés: la poésie n’a rien de secondaire, d’insignifiant. De même, les sacrifices faits consciemment ne veulent guère dire que la traduction sera nécessairement beaucoup pire que la texte original: les inévitables pertes calculées d’avance peuvent être parfois heureusement compensées par des trouvailles artistiques inattendues ce qui nous permet de déterminer cette méthode de traduction comme le compensationnisme (du verbe compentionner). Enfin, les „splendeurs et les misères” balzaciennes (qui n’ont finalement pas été mises à la tête de ces notes sur les modalités de la traduction poétique en bélarussien) ne veulent dire rien d’humiliant ou de sceptique à l’égard de cette pratique littéraire. Puisqu’on n’en est pas encore venu à la première partie de la dilogie – aux Illusions perdues – et j’espère bien qu’on n’en vienne pas.

Ýñý „Ïàëÿâàíüíå íà êëÿñûêà¢: íàòàòê³ íà ïàë¸õ ïåðàêëàä࢔ ñòàíîâ³öü ñàáîþ øýðàã íàç³ðàíüíÿ¢, çðîáëåíûõ ïåðàêëàä÷ûêàì ôðàíöóñêàé ³ àíãåëüñêàé ïàýç³³ ¢ ïðàöýñå àáåëàðóø÷âàíüíÿ âåðøàâàíûõ òâîðࢠÁàäëåðà, Ìàëÿðìý äû Åéòñà. Ïàêàçâàþ÷û äûñòàíöûþ, ÿêàÿ ³ñíóå ïàì³æ ñüâåòà¢ñïðûìàíüíåì áåëàðóñêàãà ÷ûòà÷à, ñàìîé ñûñòýìàé ýòû÷íûõ ³ ýñòýòû÷íûõ âàðòàñüöÿ¢, âûïðàöàâàíûõ áåëàðóñê³ì ï³ñüìåíñòâàì, ç àäíàãî áîêó, ³ ôðàíöóñêàé ë³òàðàòóðíàé òðàäûöûÿé – ç äðóãîãà, ïåðàêëàä÷ûê äýìàíñòðóå òýêñòû, ÿê³ì – íàâàò ó àáåëàðóø÷àíûì âûãëÿäçå – àñàáë³âà „öÿæêà” ¢âàéñüö³ ¢ àé÷ûíóþ êóëüòóðó. Çü ³íøàãà áîêó, à¢òàð ýñý çûõîäç³öü ç àïòûì³ñòû÷íàé äóìê³ ïðà ïåðàêëàäàëüíàñüöü ÿêîãà çà¢ãîäíà ³íøàìî¢íàãà ïàýòû÷íàãà òâîðó. Àáãðóíòî¢âàþ÷û ãýòóþ òýçó, ¸í ïðûâîäç³öü êîëüê³ ïðûêëàäࢠòûõ „öÿæêàñüöÿ¢”, çü ÿê³ì³ ìîãóöü ñóñòðýööà ¢ ñâà¸é ïðàöû ïåðàêëàä÷ûê³ çàìåæíàé ïàýç³³, ³ ïàêàçâàå êàíêðýòíûÿ øëÿõ³ âûðàøýíüíÿ ãýòûõ „öÿæêàñüöÿ¢”.

Andrey Khadanovitch, poète et traducteur bélarussien (traduit du français, de l’anglais et du polonais) professeur de la littérature étrangère à l’Université Bélarussienne d’Etat.

Àíäðýé Õàäàíîâ³÷ (íàðàäç³¢ñÿ ¢ 1973 ã. ¢ Ìåíñêó), áåëàðóñê³ ïàýò ³ ïåðàêëàä÷ûê (ïåðàêëàäàå ç ôðàíöóñêàé, àíãåëüñêàé ³ ïîëüñêàé ìîâà¢). Âûêëàäàå çàìåæíóþ ë³òàðàòóðó ¢ Áåëàðóñê³ì Äçÿðæà¢íûì Óí³âýðñûòýöå.


1 Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée!
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brűlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique.
Palmes! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
O la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance:
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l’air du vierge azur affame?
2 And no more turn aside and brood
Upon love’s bitter mystery;
For Fergus rules the brazen cars...

3 Who will go drive with Fergus now,
And pierce the deep wood’s woven shade,
And dance upon the level shore?
Young man, lift up your russet brow,
And lift your tender eyelids, maid,
And brood on hopes and fear no more.

And no more turn aside and brood
Upon love’s bitter mystery;
For Fergus rules the brazen cars,
And rules the shadows of the wood,
And te white breast of the dim sea
And all disshevelled wandering stars.


Ïóáë³êóåööà íà ñàéöå ç ëàñêàâàé çãîäû Àá'ÿäíàíüíÿ Villa Sokrates

 êàíòàêò: villa.sokrates@free.art.pl 

ÓÂÅÐÕ


   Dzied Talasz

Áåëàðóñêàÿ ²íòýðíýò- Á³áë³ÿòýêà ÊÀÌÓͲÊÀÒ
kamunikat@poczta.onet.pl
²íôàðìàöûéíàÿ ïàäòðûìêà - Áåëàðóñêàÿ Ðýäàêöûÿ Ðàäû¸ Ïàë¸í³ÿ