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ANNUS ALBARUTHENICUS/ÃÎÄ ÁÅËÀÐÓÑʲ ÍÀ ÑÒÀÐÎÍÊÀÕ ÊÀÌÓͲÊÀÒÓ

 
 ANNUS ALBARUTHENICUS/ÃÎÄ ÁÅËÀÐÓÑʲ N* 7 / 2006 ã. 

Une petite fenêtre sur la Biélorussie

Bruno Drweski

Que ce soit au niveau des médias, au niveau des associations ou au niveau de la recherche scientifique, la Biélorussie ne sort de l’ombre en France qu’épisodiquement depuis 1991. Auparavant, elle était quasiment inconnue, hormis dans les cercles issus de la petite immigration biélorussienne ou de l’immigration polonaise, et de quelques chercheurs français ouverts sur les recherches d’un monde inconnu …situé à notre porte. Auparavant, la mémoire de la Biélorussie était confisquée, par la Russie, au nom de la Rus’, par la Lituanie (Lietuwa) , au nom du Grand duché de …Lithuanie (Litwa), par la Pologne, au nom de la République des …deux nations. Même le passage de la Bérézina, la « République des partisans » de 1941 à 1944, l’escadre Normandie-Niémen ou la catastrophe de Tchernobyl n’avaient pas permis aux Français de noter que, entre Varsovie et Moscou, se trouvait un espace « intermédiaire », ni pleinement russe, ni pleinement polonais. Un pays « ballotté » avant 1914 entre Rome et Byzance, entre nobles polonais et tchinovniks russes. Un pays où, après l’extinction de la vieille langue lithuano-russienne au XVIIème siècle, de village en village on parlait des dialectes s’éloignant d’Ouest en Est de plus en plus du polonais, s’éloignant de plus en plus du russe d’Est en Ouest. Un peuple donc, qui ne pouvait entièrement adhérer ni aux mythes polonais, ni aux mythes russes, ce qui le poussa de façon, sans doute trop précoce, à adhérer à l’aube du XXème siècle aux rêves internationalistes. Un siècle trop tôt ! Un siècle avant que les passions nationalistes, ethnocentriques, racistes, ne s’évanouissent un peu partout en Europe. Nation « retardataire », nation « précoce » ! Nation insaisissable pour l’esprit français !

Et depuis 1991 qu’en est-il ?

Recherches biélorussiennes en France

Dans mon institut, le très officiel et très ancien Institut National des Langues et Civilisations orientales (INALCO), le démantèlement de l’URSS a imposé de gré ou de force la nécessité d’accepter l’étude des cultures des nouveaux États successeurs. Avant 1991, on avait d’ailleurs déjà des cours de langues baltes, d’ukrainien, de géorgien, d’arménien, voire épisodiquement de kirghiz, mais pas de biélorussien. Après 1991, il fallut bien prendre la réalité en compte. Mais, alors que l’ukrainien et les langues baltes étaient rattachées au département d’Europe centrale et orientale, et que les langues caucasiennes et centre-asiatiques étaient rattachées au département Eurasie nouvellement créé, le petit cours de « biélorusse » fut introduit au sein du département …Russie, au côté il est vrai du tatar de Kazan ou de l’ossète. Rien de comparable avec un vrai programme d’étude de langue et de civilisation, comme on a pu en obtenir pour le slovaque, le macédonien ou le kazakh. Certes, la Biélorussie est devenue en 1995 un pays officiellement bilingue, et le russe peut sembler désormais suffire pour qui veut découvrir la Biélorussie, l’attrait du « biélorusse » étant limité à quelques linguistes impénitents pour lesquels une heure et demi de cours par semaine est censée suffire. Ce cours est donc attribué comme heure supplémentaire à qui veut bien le faire, en général un étudiant biélorussien en stage à Paris qui mènera donc une très superficielle « initiation au biélorusse » pour russisants. Depuis quelques années, s’est également développé une initiation au biélorusse au sein de l’Université de Paris IV, mais là aussi aucun poste stable n’a été prévu en dépit du fait que le département d’études slaves a obtenu la création d’autres postes.

Mais hormis la langue, la Biélorussie est bien un État, et cela nécessiterait la création d’un véritable cycle d’étude portant sur l’histoire, la culture, la vie sociale et politique de ce pays. L’ambassade de Biélorussie en France se désole, bien entendu, de l’incompréhension avec laquelle la Biélorussie, …et son président, sont traités en France. Elle souligne, …à qui veut bien l’entendre, que l’enseignement du français est d’un excellent niveau en Biélorussie et que la moindre des choses serait de rendre le déséquilibre dans les programmes de connaissance mutuelle des deux pays moins criant. Mais, qui dit cycle d’étude et de recherche biélorussien, dit étude scientifique, …ce qui ne plairait peut-être pas en fin de compte aux pouvoirs de Minsk, …mais aussi à ceux qui en France n’ont pas tout à fait cessé de considérer que la « Grande Russie » d’avant 1917 ou la « Grande Union soviétique » d’après 1922 n’auraient jamais dû disparaître, et que donc la « République de Belarus » n’est qu’un « saisonstaat » de plus dans l’histoire de l’Europe, un épisode qu’il sera judicieux d’enterrer dès que possible. Il y a donc convergence objective sur les bords de la Seine entre des sensibilités russophiles, soviétophiles, polonophiles, loukachophiles, voire loukachophobes, et qui, si elles n’ont rien pour s’entendre, aboutissent toutes dans le désordre à rendre inaudible la petite brise originale qui souffle en provenance des bords du Niémen ou du Svislotch.

Donc, pas de véritables études biélorussiennes à l’INALCO. Certains étudiants s’en émeuvent, d’autant plus que, lisant les dépêches de presse et confrontés à l’imminent pour eux problème du chômage, ils sont à la recherche d’un pays encore peu « fouillé », où l’histoire commencerait à mugir, permettant d’obtenir l’appui de puissants « mécènes », publics ou privés, pour leur recherche et leur carrière. Quelques thèses ont été écrites sur la Biélorussie, leurs auteurs trouvant ensuite péniblement un emploi …ne nécessitant que très épisodiquement une connaissance de la Biélorussie. De quoi décourager les successeurs potentiels !

Certains ont cru que l’épisode de « Solidarnosc », puis celui des « révolutions chantantes » dans les pays baltes, et enfin les révolutions oranges se répéteraient à Minsk, propulsant sur le devant de la scène scientifique ou diplomatique française quelques étudiants spécialistes. Il faut beaucoup d’optimisme pour y croire, mais cela explique sans doute la création d’un Groupe d’étude sur la Biélorussie à l’Institut d’études politiques de Paris. Pour le moment quasi-informel, ce groupe d’étudiants tache d’intéresser les décideurs français, et de bénéficier de l’appui des centres chargés de téléguider la future « révolution fleurie » de Minsk. Est-ce bien réaliste pourtant de compter sur cela pour éveiller un intérêt réel, et non conjoncturel, pour la Biélorussie ? Pas seulement celle des dirigeants, des notables, des pouvoirs, mais celle qui a ses pieds ancrés dans l’histoire, dans le passé, dans la culture de l’Europe ?

Pour ce qui est du passé, il n’y a en France qu’une toute petite immigration biélorussienne ancienne qui cultive dans la petite association « Chaurus » de vieux mythes qui apparaissent un peu hermétiques pour les jeunes générations, y compris ceux d’origine biélorussienne. Et puis il y a le petit bulletin périodique « Perspectives biélorussiennes » vieux d’il y a quelques années et qui se maintient cahin caha. Il suit l’actualité politique et culturelle de la Biélorussie. À l’origine strictement informatif, il a évolué vers un bulletin plus engagé dans le soutien aux forces d’opposition, ce qui rend ses activités délicates pour les autorités françaises, qui cultivent la vieille tradition de « l’équilibre » entre les principes fondateurs de la République française et la raison d’État. Point d’appui donc pour ce bulletin artisanal et ses quelques bénévoles, linguistes, politologues, historiens, ex-diplomates, etc.

Il y a aussi les multiples activités et micro-activités déployées par des associations dans le cas des accords de jumelage entre quelques grandes villes ou régions de France et de Biélorussie. Mais les aléas des rapports politiques internationaux et nationaux rendent ces coopérations tributaires de la conjoncture. Et dans une conjoncture difficile, les notables, et donc les pouvoirs municipaux, sont timorés, préférant s’engager dans des « coopérations fraternelles » avec des villes de pays bénéficiant de l’imprimatur central. On va donc d’initiatives ponctuelles en initiatives ponctuelles, mais rien qui permettrait aux universités de ces villes (Lyon, Clermont-Ferrand, Limoges, etc.) de bénéficier de l’impulsion des autorités locales et de ses représentants parlementaires.

L’intérêt pour la Biélorussie, ce sont aussi une somme de hasards personnels, d’opportunités économiques qui expliquent, par exemple, la création de l’association « France Belarus.com », une association d’information et de liaison destinée aux voyageurs, aux hommes d’affaires, aux hommes politiques, mais qui, tout en tanguant entre des réalités politiques contradictoires, ne peut servir de point d’appui pour le soutien à une recherche rigoureuse et distanciée.

Au hasard des activités de tel ou tel centre de recherche sur « l’Europe de l’Est », on laisse toutefois occasionnellement une place à la Biélorussie. Viennent à ces occasions des Français, et plus souvent encore des étrangers parler de la Biélorussie, un pays qui n’éveille pas les passions, mais qui éveille malgré tout un certain intérêt et une certaine sympathie. Parfois, on peut organiser toute une séance de séminaire, une table ronde, une soirée, et même parfois un colloque. Certaines revues laissent épisodiquement et parfois régulièrement une place à la Biélorussie. Ce sont en particulier les revues des instituts d’études slaves ou de la Documentation française, centre de publications du 1er ministre français. Mais cela reste l’exception, car cela tourne toujours autour des mêmes personnes, de plus en plus fatiguées par le manque permanent de moyens, de reconnaissance …et de public[1].

Dans ce contexte, reste, parfois, la culture, terrain en principe plus neutre, et où l’ambassade de Biélorussie peut jouer un rôle admis par tous. Donnons pour exemple, les « Journées de la culture du Bélarus » qui se sont déroulées du 16 au 20 avril 2002 et où M. Vladimir SENKO, alors Ambassadeur du Bélarus en France et délégué de la Biélorussie à l’UNESCO, pouvait être interrogé par « France-Belarus.com » et déclarer :

« Chers Amis,

C’est pour la première fois depuis l’accession de la République de Bélarus à l’indépendance en 1991 (après la dissolution de l’Union Soviétique) et l’installation de l’Ambassade de Bélarus en France qu’il y aura des Journées de la culture bélarussienne à Paris.

Il est fort symbolique que ces Journées se tiennent cette année, qui marque le 10ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Bélarus et la France (25 janvier 1992).

Le programme de ces Journées regroupe des manifestations aussi variées que le spectacle „ Chagall... Chagall... „ par le Théâtre dramatique de Vitebsk (ville natale de Marc Chagall), des concerts de l’ensemble „Classique — avant-garde” de Minsk, une exposition de la peinture moderne du Bélarus ainsi qu’une exposition de photos reflétant l’atmosphère de la vie urbaine à Vitebsk dans les années 1910 qui se sent si fort dans les toiles de Marc Chagall.

Pour des raisons évidentes, une des places principales dans ce programme est réservée au spectacle „Chagall... Chagall...” présenté en langue bélarussienne (avec traduction simultanée disponible en français) étant donné que le nom même de cet artiste exceptionnel peut être considéré comme un véritable pont reliant le Bélarus et la France et les deux cultures.

À mon avis, les Journées de la culture du Bélarus permettront au public français de découvrir et de savourer toute l’originalité et la richesse de notre vie théâtrale, musicale et artistique.

Aussi permettront-elles à notre jeune État malheureusement peu connu en Europe occidentale et en France en particulier de mieux se faire entendre et se faire comprendre à travers la Culture.

L’inauguration des Journées aura lieu le 16 avril prochain à 19h00 à l’Espace Pierre Cardin en présence de M. Leonid Gulyako, Ministre de la culture de Bélarus et de M. Pierre Cardin qui nous a rendu une aide inestimable dans l’organisation de cet événement et qui nous a fait l’honneur de le parrainer. »

Voilà le ton admis, consensuel. Le leader de la mode Pierre Cardin jouant un rôle de mécène de la culture biélorussienne, ce que l’on attendrait des pouvoirs publics français ou européens.

Citons encore quelques exemples d’autre type de rencontres :

13 juillet 2005 :
•L’Exposition ’Du passé et des hommes’ sur la ville de Grodno, Biélorussie

23 juin 2005 :
•Le 46ème Festival de Danses et Musiques du Monde, présente un groupe biélorusse

6 juin 2005 :
•’Pèlerins de Tchernobyl : personne n’a rien dit à la cigogne’, de Svetlana Alexievitch

Puis, il y a les activités menées par les hommes politiques. Depuis 1994, elles regroupaient en général les fidèles atlantistes, ne craignant alors pas de rencontrer d’opposition ferme. L’affaiblissement notable des communistes, les méfiances de couloir des prudents diplomates de carrière ou les humeurs des gaullistes vieillissant ne risquaient pas de rompre le monolithisme d’une démocratie de façade. On a donc eu droit à quelques conférences, soirées-débats, expositions, interventions d’opposants biélorussiens relayés par des députés, des sénateurs, et leur entourage. Rien de bien profond, rien en tout cas qui permette de comprendre pourquoi la Biélorussie n’est ni la Pologne ni la Russie ni même l’Ukraine, et pas depuis hier. C’est entre autre le rôle de l’association Colisee[2] qui a cru pouvoir fédérer dans les années 1990 toutes les initiatives associatives sur l’ex-URSS et faire, un temps, de la Biélorussie son cheval de bataille principal, en bénéficiant de l’appui d’un groupe de parlementaires libéraux. Rien de tel n’advint.

Dans ce « désert » apparent, l’existence, sous la direction de Virginie Symaniec, d’une petite collection « Biélorussie », chez l’éditeur L’Harmattan n’en est que plus remarquable. Loin des lumières de l’actualité et de la grande diffusion, cette collection aura néanmoins permis, par la dizaine de livres déjà publiés, de faire connaître au public français intéressé, c’est rarement le cas des journalistes qui préfèrent zapper de Minsk au Tsunami et du Tsunami à Davos, qui l’art, qui la langue, qui la littérature, qui l’histoire ou la vie politique en Biélorussie. Le public qui s’intéresse à la Biélorussie a donc, s’il le veut, grâce à cette collection les moyens de savoir quelque chose de vivant sur ce pays. Ce n’est pas rien, mais c’est toujours trop peu. On l’aura compris, la Biélorussie n’intéresse que par saccades. La question reste de savoir pourquoi ce pays deux fois plus grand que la Hongrie, et aussi peuplé qu’elle, reste si peu mobilisateur pour les spécialistes à la recherche de « terres vierges ». La réponse est liée à l’histoire et aux aléas désormais imprévisibles de la vie politique et économique internationale.

Une vision troublée 

Plusieurs éléments expliquent les difficultés de la recherche sur la Biélorussie en France et son caractère politiquement très conjoncturel dans la plupart des pays occidentaux, États-Unis en particulier.

Il y a d’abord une ignorance de l’apport biélorussien à l’histoire de la Ruthénie (Rus’), de la Lithuanie (Litwa), de la Pologne, de la Russie et enfin de l’URSS. Cela est facilité par un problème d’appellation. Hormis le fait que le terme « Lithuanie » a été confisqué de nos jours par l’État ethnique balto-lituanien, le terme de « Biélarous’ » lui-même, pose des problèmes insurmontables dans la plupart des langues occidentales, en particulier en français.

Car en français, les termes de « Rus’ » et de « Rossiya », se traduisent tous les deux par « Russie », même si l’on a pu aussi traduire dans le passé « Rus’ » par « Ruthénie ». Et les habitants de la Rus’, c’étaient des Ruthènes, puis des Russiens, et depuis les partages de la Pologne, et surtout depuis 1945, ils sont aussi devenus des Russes[3]. Comble de malheur pour la Biélorussie, le terme de « Biéla Rus’ » a été repris pendant la Seconde Guerre mondiale sous sa forme germanisée de « Belarus ». Et c’est cette transcription que les dirigeants de Minsk ont tout « naturellement », mais par ignorance, repris en 1991 lors de l’indépendance pour désigner dans toutes les langues occidentales leur État qui venait de rompre avec la forme russifiée de « Biélarussiya ». Et l’introduction de cette appellation officielle sonne artificiellement aux oreilles françaises. Minsk n’a pas osé réintroduire le vocable qui pouvait sembler archaïque de « Ruthénie blanche » ou de « Biéloruthénie », pourtant encore utilisé en 1919.

Ce problème d’appellation recouvre bien évidemment des problèmes plus profonds. Il y a d’abord le passé de la « grande nation » française, qui la pousse tout naturellement à se sentir particulièrement en phase avec les autres « grandes nations », les Anglais, les États-uniens, les Allemands et aussi les Russes. On retrouve cette sensibilité présente tout spécialement dans la diplomatie française, où elle se conjugue avec l’influence de fonctionnaires issus de l’immigration russe blanche, aristocratique. Ces deux facteurs jouent en défaveur des « petites nations de Russie ». À ces sensibilités globalement conservatrices, il faut encore ajouter l’influence des courants polonophiles qui, eux-aussi, ont longtemps contribué à ignorer et à faire ignorer la spécificité des terres situées sur les bords du Niémen. Et, à gauche, la tradition jacobine a de son côté, privilégié l’unification de grandes cultures politiques plus ou moins révolutionnaires, celle des Lumières (France, Angleterre, États-Unis) et, dans la foulée, celle de la Russie révolutionnaire. Et l’influence majeure exercée par les communistes en France pendant le « court vingtième siècle » ne pouvait que contribuer à ignorer la Biélorussie, malgré la sympathie des communistes français pour les accusés du procès de la Hromada dans la Pologne des colonels, ou le fait que le grand poète français Aragon ai traduit un poème de Janka Koupala, …à partir du russe. Dans ce contexte, les conditions pour une découverte désintéressée de la culture biélorussienne et de ses apports réels ou potentiels n’existent toujours pas ni en France ni dans la plupart des pays occidentaux. Plusieurs raisons s’ajoutent à cette constatation.

Intérêt et conjoncture géostratégique:

L’intérêt pour la Biélorussie ne s’appuie pas sur une vision claire tirée du passé ou de ce que la culture biélorussienne a apporté, ou pourrait apporter. Il tourne autour de la seule conjoncture politique et de l’économique, rarement de la culture ou de l’histoire. Et quand la culture et l’histoire sont « mobilisées », c’est, comme nous l’avons vu plus haut soit pour éviter d’aborder les questions politiques soit pour les instrumentaliser. C’est souvent le cas des manifestations officielles biélorussiennes en France qui peuvent se dérouler plus facilement lorsqu’aucun des côtés n’aborde les « sujets qui fâchent ». Même la question de Tchernobyl reste le quasi-monopole de l’Ukraine, car en Biélorussie, cette question débouche généralement sur des dissonances politiques.

Constatons que presque partout dans le monde, les peuples sont en général intéressés soit par les grandes puissances, soit par les voisins immédiats, soit par les partenaires économiques ou diplomatiques importants, avec lesquels il est de son intérêt d’établir des contacts suivis. La Biélorussie n’est dans aucun de ces cas, du moins pour le moment, même si elle a quelques atouts géostratégiques ou économiques. Il peut aussi y avoir un intérêt pour des pays à la puissance « amoindrie », mais qui sont des partenaires traditionnels, habituels, comme c’est dans une certaine mesure le cas de la Pologne, de la Tchéquie ou du Liban. La Biélorussie n’est pas non plus dans ce cas. Dans tous les autres cas, les États ne sont traités par les puissants que de façon instrumentale et conjoncturelle, nous reviendrons là-dessus.

Il existe encore d’autres raisons pour qu’un pays éveille l’intérêt de nations lointaines, l’exotisme. Mais pour un Européen de l’Ouest habitué aux odeurs coloniales, et anti-coloniales, l’exotisme commence au sud de la Méditerranée et dans les plaines de Sibérie. L’exotisme biélorussien est bien trop calme, bien trop sage, bien trop « connu », pour éveiller une passion permettant de dépasser le seul intérêt politique ou financier. Après 1991, les élites françaises ont découvert l’immense « continent » des États post-soviétiques, avec leurs opportunités annoncées et leurs dangers potentiels. La Biélorussie semblait moins facile à « conquérir » pour les entrepreneurs sans scrupules, moins fascinée par le « clinquant » modèle libéral occidental et moins menaçante que les républiques post-soviétiques qui semblaient verser dans les conflits et le désordre. Ni les hommes d’affaires ni les journalistes ni les aventuriers ni les diplomates n’ont flairé quoique ce soit d’intéressant à Minsk avant l’élection du président Loukachenko. Ensuite, l’intérêt pour la Biélorussie varia en fonction des hauts et des bas des rapports entre Paris, Bruxelles et Washington avec Minsk …et Moscou.

Globalement, jusqu’à la rupture entre « l’Europe » et « l’Amérique » lors du conflit américano-irakien, l’intérêt pour la Biélorussie fut pris en main sur les bords de la Seine par les vieux lobbies atlantistes. Il s’agissait, de conférences en articles, et de campagnes de dénonciation en menaces, de clouer Minsk au pilori pour se faire valoir auprès des cercles de l’OTAN et de l’ambassade des États-Unis. Rien qui ne permettait d’éveiller un intérêt réel pour ce qu’est la culture biélorussienne ou son histoire. Car comment communier d’un même élan dans le soutien à l’opposition nationaliste contre Loukachenko et redécouvrir ce que fut la culture du Grand-duché de Lithuanie, la Révolution de 1905, la lutte de Taraszkiewicz, la République des partisans ? Il valait mieux laisser l’histoire de côté pour ceux qui voyaient, comme Zbigniew Brzezinski, dans la Biélorussie indépendante, ce qui pourrait préfigurer le morcellement de toute la Russie en « principautés » séparées[4].

Puis vint la « grande rupture » de 2003. Comme l’a déclaré le député libéral européen, l’Italien Giulietto Chiesa, l’Occident cessa d’exister sur les bords du Tigre, se scindant « en deux civilisations » basées sur des valeurs différentes[5]. D’un côté, les atlantistes qui continuent de vouer Loukachenko aux gémonies, mais qui, dans la « vieille Europe », se sentent de moins en moins écoutés, d’autant plus que la « Révolution orange » en Ukraine n’a pas débouché sur des lendemains qui chantent, ni à Minsk, ni même à Kiev ou à Tbilissi, sans parler de Bagdad. Ils n’ont plus la force de soutenir en France des opérations « Biélorussie » trop unilatérales.

D’un autre côté, les promoteurs de l’Axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin, associé au monde arabo-musulman, à l’Inde, à l’Iran, à Cuba, au Brésil, au Vénézuela et aux autres États non alignés. Pour eux, la Biélorussie constitue le pont indispensable reliant le bloc eurasiatique qu’ils appellent de leur vœux. La gestion des affaires de ce pays est laissée à la discrétion de la Russie, ce qui va à la rencontre des vœux cachés de la plupart des russisants français, des diplomates du Quai d’Orsay, d’origine française ou russe blanche, de beaucoup de communistes ou d’anciens communistes, tout un monde qui, sans aimer Loukachenko, lui sont gré de tenir tête à l’unique hyperpuissance du moment.

Et du côté du business, même si certains hommes d’affaires s’impatientent de la lenteur avec laquelle les autorités de Minsk envisagent de vendre, ou de brader, leurs richesses nationales, la plupart ont plutôt tendance à y voir un espace de transit où les mafias sont peu voyantes et où l’État pourrait garantir des contrats que ailleurs les assurances ne sont pas en état de couvrir.

Dans ce contexte, nous croyons avoir expliqué pourquoi l’intérêt pour la Biélorussie en France se concentre autour de quelques spécialistes éprouvant un intérêt pouvant rappeler celui qu’éprouvent certains chercheurs pour telle ou telle tribu perdue amérindienne. Il se concentre aussi autour de quelques étudiants ou jeunes chercheurs qui ont cru dans les années 1990 que la « lutte contre la dictature de Loukachenko » allait leur ouvrir les portes des universités et des salons d’outre-atlantique. Les déceptions sont désormais à l’ordre du jour.

Mais, à terme, cette situation changera forcément. Quoiqu’on pense de la conjoncture politique du moment, le développement de l’intégration euro-asiatique dans les domaines économiques, politiques, culturels est un fait puisqu’il tend à rapprocher deux des trois principaux pôles de développement économique du monde sur trois. La Biélorussie constitue le pont essentiel pour la culture, le commerce, les transports, les tubes permettant de relier l’Europe occidentale et centrale à la Russie et à l’Extrême-Orient. Les choses se mettent en place très lentement, ce qui explique le désespoir de beaucoup, et l’impatience des plus rationnels. L’avenir de la Biélorussie comme nœud de communication dans le « monde de la communication » est inéluctable, et l’Europe occidentale ne pourra pas l’ignorer longtemps. Les pouvoirs à Minsk non plus. La culture biélorussienne, par son côté peu ethniciste, et peu élitiste, constitue un des seuls « espace de décompression » entre l’Allemagne et la Russie. Ce pays est en effet le seul de la région à avoir développé une identité territoriale allant à l’encontre des principes d’identité ethnique ou ethno-religieux répandus dans l’Europe du centre et de l’Est sous l’influence de l’école allemande. Cet atout est fondamental. Dans ce contexte, le désespoir de ceux qui ne voient que « l’immobilisme » à Minsk ne correspond pas à la tendance de fond. La seule véritable concurrence pour la Biélorussie, ce sont les tubes et l’axe ferroviaire Slawkow-Pékin qui passent par l’Ukraine. Mais il y a de la place pour tout le monde, et Minsk se trouve bien entre Varsovie et Moscou, deux villes dont l’importance ne pourra que croître.

Et le terroir biélorussien pourrait bien avoir la vocation d’enfanter les personnes qui auront la charge de panser les blessures existant dans les rapports entre la Russie et la Pologne. De cela, les Polonais semblent pour le moment peu conscients, comme les Français sont peu conscients du caractère incontournable de la Biélorussie. À terme pourtant, l’ouverture du trafic entre l’Atlantique et le Pacifique ne peut que mettre les décideurs devant leurs responsabilités. Et, à ce moment-là, les recherches sur la Biélorussie prendront toute leur place dans la recherche française.

Livres:
La Biélorussie, Paris, Presses Universitaires de France, collection QSJ n°2775, 1993, 128 p.
Octobre 1917 : causes, impact, prolongements, ouvrage collectif sous la direction de Bruno Drweski, Actes du colloque, Presses Universitaires de France, 1999. 444 p.
Le "petit parlement biélorussien" - les Biélorussiens au parlement polonais de 1922 à 1930, collection “Biélorussie”, L'Harmattan, 2002, 252 p.
La grande braderie ou le pouvoir de la cleptocratie à l’Est (ouvrage collectif. Bruno Drweski, Claude Karnoouh), INALCO-CEEM/Le temps des cerises, sous presse, 2005, 308 p.

Dossiers dirigés:
“L'Ukraine : une nation en chantier”, dossier sous la direction de Bruno Drweski, in La Nouvelle Alternative n°36, décembre 1994, pp. 3-41
«Recompositions politiques à l'Est et en Russie», sous la direction de Bruno Drweski, in Recherches Internationales n°47 Paris, Hiver 1997, pp. 19-116
«L'Ukraine, un Etat indépendant en chantier», dossier sous la direction de Bruno Drweski, in La Nouvelle Alternative, Revue annuelle n°1, septembre 1999, pp. 6-58
«L'impact de la Seconde guerre mondiale sur les relations franco-polonaises», sous la direction de Bruno Drweski, Cahiers du centre d'études de l'Europe médiane n°11, Studia Gallo-polonica, INALCO 2000, 201 p.
«La Russie de Poutine», sous la direction de Bruno Drweski, in Recherches internationales n°59, janvier 2000, pp. 73-84

Bruno Drweski, Maître de conférences à l’Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO), Paris, historien, politologue, spécialiste des questions identitaires dans l’espace Baltique-mer Noire. A publié, entre autres

STRESZCZENIE

Francuzi wciąż mają trudności z oswojeniem faktu istnienia Białorusi państwa i narodu ze swoją specifyką. I to mimo, że Francuzi zbudowali własną tożsamość trochę jak Białorusini, w oparciu raczej o zasady terytorialno-polityczne a nie etniczno-religijne. Fakt, że Rosja, a póżniej ZSRR, były państwami wieloetnicznymi, oficjalnie nawiązującymi do dziedzictwa francuskiej kultury oświecenia i Rewolucji, na pewno ułatwily to podejście. Tym bardziej, że tradycja mocarstwowości źbliżała oba narody ignorujące „lokalizmy".

Dlatego wciąż trudno we Francji znaleźć wsparcie dla systematycznych badań białorutenistycznych. Ich stan jest gorszy nawet od badań ukrainoznawczych, słowakoznawczych czy kaukaskich. Można je porównywać najwyżej do stanu studiów nad językami i kultury Tatarów lub Ossetyńców.

Istnieją najwyżej chwilowe momenty szerszego zainteresowania, związane z koniunkturą polityczną w stosunkach między władzami w Mińsku i krajami zachodnimi. Na tym tle rozwinęła działalność mala grupa „pasjonatów“ wydających to tu to tam książki (Kolekcja „Biélorussie“ w L’Harmattan), biuletyn („Perspectives biélorussiennes“), organizujących wystawy, prowadzących parę godzin wykładów na uczelniach, itp. Władze francuskie, narodowe i lokalne, są na ogół mało zainteresowane rozwojem stosunków z krajem politycznie „trudnym“, i wolą od razu kontakty z wielkim sąsiadem ze Wschodu. Ambasada Białoruska boleje nad tym, ale obawia się także, że zbyt duże zainteresowanie Białorusią może doprowadzić do zacieśnienia więzi z niemile widziani przez władze Białorusinami. Kontakty ograniczają się więc do negocjacji i umów handlowych lub tematów „neutralnych“ (zespoły taneczne, wystawy historyczne lub malarskie, itp.).

Część „francuskiej klasy politycznej“ o koneksjach „atlantyckich“ przejawia niby większe zainteresowanie, ale instrumentalizacja tych zamierzeń wydaje się zbyt jasna, żeby to rozbudziło entuzjazm prawdziwych miłośników białoruskości. Niby więc jest nie najlepiej, ale usytuowanie Białorusi nad strategicznym szlakiem łączącym Europę Zachodnią z Dalekim Wschodem i konieczność rozwoju w Europie tożsamości opartej na terytorium, wartościach politycznych, wieloetniczności czyni z tego kraju obiekt na razie jeszcze chwilowego zainteresowania co bardziej wnikliwych naukowców i dziennikarzy. I to jest powód naszego optymizmu.


1 Notons, à titre d’exemple, la séance du séminaire transversal de l’Ecole doctorale : « Economie, organisation, sociétés », dirigé par Olivier Favereau : Recomposition des espaces postcommunistes. Mardi 14 janvier 2003, Université de Paris X — Nanterre, Salle des colloques :

De la mer Baltique à la mer Noire : nation et identité en Biélorussie et en Ukraine.

Intervenants : Bruno Drweski (INALCO), Virginie Symaniec (Université de Caen) ; Discutant : Françoise Daucé (Maison des sciences de l’Homme)

3 Sur le problème de l’appellation de la Biélorussie, aucun organisme français et aucune encyclopédie ou dictionnaire, hormis le Quid, n’ont accepté de prendre en compte mes multiples interventions et de remettre en question le vocable russifié de „Biélorusse” pour qualifer la population du pays qu’ils nomment parfois „Biélorussie” et parfois „Belarus”. Sur le sujet voir : Bruno Drweski, La Biélorussie, Paris, PUF, 1993, s. 5-9

4 voir Zbigniew Brzezinski, Le Grand Echiquier- l’Amérique et le reste du monde, Pluriel, 1997

5 Giulietto Chiesa, „L’Occident a vécu”, Voltaire, 1er février 2005


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